DÉCRYPTAGE · EMPLOI
IA et emploi en France : ce que disent vraiment les études officielles
Selon l’Organisation internationale du travail, un emploi sur quatre dans le monde est exposé à l’IA générative, surtout dans les métiers administratifs. Exposé ne veut pas dire supprimé : en France, l’Insee observe un recul de l’embauche des jeunes dans l’informatique, sans effet établi sur l’emploi total.

En bref
- Selon l’OIT (mai 2025), 24 % des emplois dans le monde et 34 % dans les pays à revenu élevé relèvent d’un métier exposé à l’IA générative ; 3,3 % sont dans la catégorie la plus exposée.
- L’OIT rappelle en avril 2026 que ces indicateurs mesurent ce que l’IA pourrait faire, pas des pertes d’emplois.
- En France, l’emploi salarié des 15-29 ans a reculé de 7,4 % sur un an fin 2025 dans les activités informatiques, selon l’Insee, qui juge impossible de l’attribuer à la seule IA générative.
En une phrase : Les études officielles mesurent surtout une exposition : la part des tâches d’un métier que l’IA générative pourrait accomplir, ce qui ne dit pas combien d’emplois disparaîtront, et en France les premiers signaux concernent l’embauche des jeunes dans l’informatique.
L’IA va-t-elle prendre ton travail ? Les réponses chiffrées qui circulent viennent souvent de sondages ou de cabinets de conseil. Cet article ne retient que des sources publiques : l’Organisation internationale du travail (OIT), l’OCDE et l’Insee, ainsi que les textes de droit qui s’appliquent aux salariés en France. Pour suivre le sujet dans la durée, voir notre rubrique Emploi et le pilier Société.
Ce que mesure un « indice d’exposition »
La plupart des chiffres sur l’IA et l’emploi reposent sur la même méthode : découper chaque métier en tâches, puis estimer pour chacune si un outil d’IA générative, c’est-à-dire un modèle de langage ou un générateur d’images, pourrait la réaliser. On obtient un score par métier. Ce score décrit un potentiel technique. Il ne dit pas si les entreprises adopteront l’outil, ni ce qu’elles feront des salariés concernés.
L’OIT le formule sans ambiguïté dans une note de recherche publiée le 17 avril 2026 : « Les indicateurs d’exposition révèlent une vulnérabilité technologique, pas des effets sur le marché du travail » (traduction Le Latent). Selon cette note, ces mesures ne disent pas si l’automatisation est rentable, comment le travail sera réorganisé, ni comment l’emploi, les salaires et la demande s’ajusteront. Elles ne tiennent pas compte non plus des gains de productivité qui, historiquement, ont pu accompagner une croissance nette de l’emploi malgré l’automatisation de certaines tâches. Les auteurs concluent qu’elles ne peuvent pas être lues comme des prévisions de suppressions d’emplois.
La même note relève que les résultats varient fortement selon la méthode. Les mesures plus anciennes d’automatisation désignaient surtout des emplois répétitifs et moins bien payés. Les indicateurs récents, fondés sur les capacités de l’IA, désignent plutôt des métiers de « travail intellectuel » : professions analytiques, administratives, de gestion, de finance, d’informatique ou d’enseignement.
Ce que dit l’OIT : un emploi sur quatre exposé, surtout dans les bureaux
L’étude de référence est le document de travail n° 140 de l’OIT, publié le 20 mai 2025 et cosigné par des chercheurs de l’OIT et de l’institut polonais NASK-PIB. Il met à jour un premier indice de 2023. Les auteurs ont recueilli 52 558 évaluations portant sur 2 861 tâches auprès de 1 640 personnes en emploi en Pologne, puis les ont confrontées à l’avis d’experts internationaux. Ils classent ensuite les métiers en quatre « gradients » d’exposition croissante.
Les résultats mondiaux, tels que publiés par l’OIT :
- 24 % des emplois dans le monde relèvent d’un métier classé dans l’un des quatre gradients, soit un emploi sur quatre (OIT) ;
- 3,3 % se trouvent dans le gradient 4, le plus exposé : la plupart des tâches du métier y sont automatisables de façon homogène (OIT) ;
- l’exposition augmente avec le revenu des pays : 34 % de l’emploi dans les pays à revenu élevé, contre 11 % dans les pays à faible revenu (OIT) ;
- les femmes sont plus concernées : dans les pays à revenu élevé, 9,6 % de l’emploi féminin est dans le gradient 4, contre 3,5 % de l’emploi masculin. En Europe et Asie centrale, 39 % de l’emploi féminin est dans un des quatre gradients, contre 26 % pour les hommes (OIT).
Le document ne publie pas de chiffre propre à la France : ses estimations sont mondiales et par groupe de revenu. Les auteurs précisent que la Pologne, pays de départ de l’enquête, offre un accès à Internet supérieur à celui de la France, et qu’ils la considèrent comme représentative du « seuil supérieur » du potentiel d’automatisation.
Les métiers les plus exposés selon l’OIT
Treize métiers sont classés dans le gradient 4. Selon le tableau détaillé de l’OIT, il s’agit notamment des agents de saisie, des dactylographes et opérateurs de traitement de texte, des employés de comptabilité, des employés de la paie, des employés de bureau polyvalents, des employés du personnel, des analystes financiers, des téléconseillers commerciaux et des développeurs web et multimédia. Au gradient 3, juste en dessous, figurent entre autres les traducteurs et interprètes, les journalistes et les développeurs de logiciels.
Deux évolutions par rapport à 2023 ressortent. Les métiers administratifs restent les plus exposés, mais leurs scores ont baissé : l’OIT reconnaît que ses estimations de 2023 pour des tâches comme la prise de notes en réunion surestimaient leur potentiel d’automatisation complète, et que ces tâches demandent encore un travail humain important. À l’inverse, des métiers très numérisés, comme le développement logiciel ou l’analyse financière, voient leur exposition augmenter, parce que les modèles sont devenus multimodaux et capables d’enchaîner des actions de façon autonome (voir agent IA).
L’OIT écrit enfin qu’« une telle exposition n’implique pas l’automatisation immédiate d’un métier entier, mais plutôt la possibilité qu’une large part de ses tâches actuelles soit réalisée à l’aide de cette technologie » (traduction Le Latent, document de travail n° 140). Sa conclusion : la transformation des emplois est l’effet le plus probable, et la disparition d’un métier dépendra des choix d’adoption des entreprises et de la formation offerte aux salariés.
Ce que disait l’OCDE en 2023
Les Perspectives de l’emploi 2023 de l’OCDE, consacrées à l’IA, arrivaient à un constat proche, à partir d’enquêtes menées avant la vague de l’IA générative. L’organisation estimait qu’en tenant compte de l’IA, les métiers « les plus exposés au risque d’automatisation » représentaient environ 27 % de l’emploi, en moyenne dans les pays étudiés. Ce chiffre ne porte pas sur l’IA générative seule : il couvre l’IA et d’autres technologies d’automatisation, comme la robotique. Avec cette méthode, les métiers peu ou moyennement qualifiés (construction, agriculture) apparaissaient les plus à risque, et les métiers très qualifiés, pourtant plus exposés aux progrès de l’IA, parmi les moins à risque : on retrouve l’écart de méthodes signalé par l’OIT. Trois travailleurs interrogés sur cinq craignaient de perdre leur emploi à cause de l’IA dans les dix ans.
Dans le même rapport, l’OCDE écrivait que « l’impact de l’IA sur le niveau de l’emploi a été limité jusqu’à présent » (traduction Le Latent). Les entreprises qui adoptaient l’IA préféraient, selon elle, ralentir les embauches et compter sur les départs volontaires ou à la retraite plutôt que licencier. 63 % des travailleurs interrogés déclaraient que l’IA avait rendu leur travail plus agréable, mais l’OCDE relevait aussi des risques d’intensification du travail et des inquiétudes sur la collecte de données personnelles.
En France : un premier signal sur l’embauche des jeunes
L’Insee a publié le 24 mars 2026, dans sa Note de conjoncture, une analyse de l’emploi dans les secteurs jugés a priori les plus exposés à l’IA. Au quatrième trimestre 2025, l’emploi salarié des 15-29 ans (hors alternants) reculait sur un an de 7,4 % dans les activités informatiques, de 5,8 % dans l’édition et de 3,7 % dans le conseil en gestion, contre une baisse de 0,7 % pour l’ensemble de l’emploi salarié privé du secteur marchand non agricole.
Entre fin 2023 et fin 2025, l’emploi a baissé de 3,0 % dans l’information-communication, une baisse « entièrement portée par les jeunes », selon la même note. L’Insee y voit l’indice d’un ajustement qui passe d’abord par « un ralentissement des entrées et des recrutements sur les positions de début de carrière plutôt que par une contraction généralisée », un phénomène également observé aux États-Unis.
L’institut reste prudent : « Il est évidemment impossible d’attribuer directement cette évolution à la seule arrivée de l’IA générative », car l’emploi ralentit globalement en France et ces secteurs peuvent subir un coup de frein conjoncturel. Il ajoute que les effets sur l’emploi global « resteraient ainsi encore largement indéterminés ».
Côté entreprises, l’adoption progresse vite. Selon l’Insee Première n° 2120 du 21 juillet 2026, 18 % des entreprises de 10 salariés ou plus déclaraient utiliser au moins une technologie d’IA début 2025, contre 6 % en 2023. Parmi elles, 73 % disent s’en servir pour optimiser les coûts, ce qui inclut le gain de temps ou de main-d’œuvre et l’automatisation de tâches répétitives.
Ce que ça change pour toi
Si ton métier figure dans les listes ci-dessus, cela signifie que beaucoup de tes tâches actuelles pourraient être faites ou assistées par un outil d’IA générative. Cela ne signifie pas que ton poste va disparaître : aucune des études citées ne fait cette prévision, et l’OIT insiste sur la transformation des métiers plutôt que sur leur suppression.
Si ton employeur déploie un outil d’IA, le Code du travail prévoit un rôle pour les représentants du personnel. L’article L2312-8 dispose que le comité social et économique (CSE) est informé et consulté sur « l’introduction de nouvelles technologies, tout aménagement important modifiant les conditions de santé et de sécurité ou les conditions de travail ». La fiche du ministère du Travail rattache cette consultation ponctuelle aux entreprises d’au moins 50 salariés. Le texte ne cite pas l’IA nommément : il parle de « nouvelles technologies », et c’est à ce titre qu’un projet de déploiement peut être soumis au CSE. Si tu as un doute, tes représentants du personnel ou les services du ministère du Travail en région peuvent te renseigner.
Si l’IA sert à te recruter, t’évaluer ou te répartir des tâches, le règlement européen sur l’IA classe ces usages parmi les systèmes à haut risque. Son annexe III, point 4, vise les systèmes destinés au recrutement (offres ciblées, tri des candidatures, évaluation des candidats) et ceux qui servent à décider des promotions ou des licenciements, à attribuer des tâches selon le comportement ou des traits de personnalité, ou à suivre et évaluer les performances. L’article 26 du même texte impose alors aux employeurs d’informer les représentants des travailleurs et les salariés concernés avant la mise en service. Ces règles s’appliqueront à partir du 2 décembre 2027, selon la Commission européenne, après le report décidé avec le règlement « omnibus » sur l’IA (voir notre rubrique AI Act).
Ce qu’on ne sait pas
- L’effet net sur l’emploi en France. Aucune des sources lues ne chiffre des suppressions ou des créations d’emplois dues à l’IA générative en France. L’Insee juge l’effet global « largement indéterminé ».
- La part exacte des emplois français exposés. L’indice de l’OIT est publié par groupe de pays, pas pour la France ; il faudrait le croiser avec la structure des métiers français, ce que l’OIT présente comme possible avec des données nationales détaillées.
- La durée du ralentissement des embauches de jeunes. Les chiffres de l’Insee couvrent deux ans et quelques secteurs ; ils pourraient refléter en partie la conjoncture.
- L’usage réel au poste de travail. Une entreprise qui déclare utiliser l’IA ne dit pas combien de salariés s’en servent ni pour quelles tâches.
Le calendrier complet de l’AI Act, et le report des règles sur les systèmes à haut risque décidé en juillet 2026, sont détaillés dans notre point sur son application. Pour les chiffres d’usage, voir aussi combien d’entreprises et de salariés utilisent l’IA en France.
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Sources primaires
- Generative AI and Jobs: A Refined Global Index of Occupational Exposure (ILO Working Paper 140) — Organisation internationale du travail (OIT), publié le 20 mai 2025 · consulté le
- Workers’ exposure to AI: What indicators tell us – and what they don’t (Research Brief) — Organisation internationale du travail (OIT), publié le 17 avril 2026 · consulté le
- OECD Employment Outlook 2023: Artificial Intelligence and the Labour Market — OCDE · consulté le
- Avec l’essor de l’intelligence artificielle générative, l’investissement numérique tire davantage la croissance aux États-Unis qu’en France, tandis que l’emploi recule dans les activités informatiques des deux côtés de l’Atlantique (Note de conjoncture, éclairage) — Insee, publié le 24 mars 2026 · consulté le
- Les technologies de l’information et de la communication dans les entreprises en 2025 (Insee Première n° 2120) — Insee, publié le 21 juillet 2026 · consulté le
- Code du travail, article L2312-8 — Code du travail numérique (ministère du Travail), publié le 25 août 2021 · consulté le
- L’information et la consultation du CSE — Ministère du Travail (Code du travail numérique), publié le 12 juin 2026 · consulté le
- Législation sur l’IA (cadre réglementaire) — Commission européenne · consulté le
- Règlement (UE) 2024/1689 du 13 juin 2024 établissant des règles harmonisées concernant l’intelligence artificielle (annexe III, article 26), JO L du 12.7.2024 — Journal officiel de l’Union européenne (Office des publications), publié le 12 juillet 2024 · consulté le
Publié sous la direction éditoriale de Bastien Hugon. Méthode éditoriale et usage de l'IA
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